Ce jour, je vous suggère de jeter un oeil à un article de FNAC : Eloge des voyages insensés.
L’île polaire de Kolgouev est le coeur du récit. C’est en lui donnant une dimension imaginaire que Golovanov parvient à décrire avec le plus de fidélité cet espace géographique et mental.Il raconte ses expéditions en mêlant à ses impressions, ses propres sensations, des légendes, des contes, des dialogues, composant ainsi une étrange et puissante partition symphonique qui fait de son livre une sorte d’épopée contemporaine sur les cendres des temps mythiques.Golovanov ne se limite pas à «chanter l’espace» et l’antique horde nomade du Grand Nord – des Nénets en particulier -, il montre les désastres infligés par la civilisation industrielle et le communisme à cette terre et à ses hommes, et la déréliction dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui.Se faire une opinion sur l’originalité de cette prose, seuls peuvent le tenter ceux qui décident, aux côtés de l’auteur, d’entreprendre le voyage.Vassili Golovanov est né en 1960, il vit à Moscou ou en voyage. «Depuis l’effondrement du communisme et la chute du Mur de Berlin, dit-il, nous n’avons plus d’ailleurs. C’est cet ailleurs, sans lequel aucune création n’est possible, que nous cherchons.» Traduit du russe par Hélène ChâtelainExtrait du livre :Livre du rêve La nuitDans la chambre d’hôtel glaciale. Sous deux couvertures. En caleçon de laine. Nuit. Pluie derrière la fenêtre.Pourquoi ? Pourquoi tout cela ? Envie soudaine de manger, de prendre une douche chaude.Qu’est-ce que je cherche ? L’île ? Elle a été découverte bien avant moi. L’île, mon invention saugrenue ! Pas besoin de rêver longtemps pour se représenter ce qu’il y a là-bas. Étendue plate. Toundra. Ciel gris, bas, creusé en labour de nuages sombres. Soleil terne, blafard, toujours caché. Herbes chétives tremblant dans le vent et fleurs de camomille – apothéose de la floraison estivale… Odeur d’humidité, partout des marécages, et le bord de mer qui ne sent que l’argile car l’eau, on ne sait pourquoi, ne sent rien. Jaune, glaciale…Pour le reste, tout doit être comme ici, à Narian-Mar, en pire. Le même froid, la même misère. Depuis deux jours, à l’hôtel, il n’y a pas de chauffage et pas d’eau. Je prends l’eau dehors, à un robinet, dans une gamelle. Le matin, il y en a assez pour se laver, rincer la cuvette, faire le thé. Le soir, pour se laver, mouiller la serviette, s’essuyer, vider la cuvette, faire le thé. Au premier étage de l’hôtel, une porte avec l’inscription : «Buffet». Pas une seule fois je ne l’ai vue ouverte. Et c’est le nouvel hôtel, le plus cher de la ville… le meilleur…Je râle, de nouveau : la nuit, de lâches pensées me traversent, serrées, en bancs de poissons. Parfois les poissons sont nombreux, parfois moins. Parfois je perds la tête, tellement tout se met à frémir, à scintiller de mille craintes – déferlement de harengs se jetant dans les filets…Tout ça parce qu’il faut attendre l’hélicoptère dans une ville inconnue. Les Moscovites sont incapables d’attendre. Surtout les journalistes.Je sais. Les vraies pensées surgissent toujours après. Quand tout est accompli. Prêter attention à ces bancs de poissons n’a aucun sens. J’ai une sinusite. Je ne supporte pas le froid. Physiquement. Et cette pluie, jour après jour…Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? Que plus un homme était intéressant et captivant quand il était à jeun, plus il serait terrifiant, ivre ? Cette pensée est plus profonde qu’il n’y paraît. Korepanov sait de quoi il parle : il a été trois ans président sur l’île… Je ne sais pourquoi, ses histoires me sont restées dans la tête. Le réveil à la vie de l’île au printemps, quand le soleil de mars inonde les glaces d’une lumière rose et transparente, que le silence est assourdissant et que soudain, dans la sombre humidité de la mer, un bélouga se met à battre lourdement de la queue… L’histoire de mystérieux petits hommes souterrains… Et aussi, l’histoire du couteau…
Vassili Golovanov Hélène Châtelain
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